En plongée:
Le lit dans la chambre. Rideaux de velours rouge théâtre. La fille en pyjama gris.



De l'intérieur:
Elle est là, elle me brûle, la colère qui ronge mon ventre. On dirait un petit animal sauvage qui ne veut pas que je l'emprisonne.
Elle se débat ,la féline, elle me grille, et feule la rebelle. Elle appelle ses congénères des temps passés. Elle convoque les flamboyantes qui dormaient, sages; domptées par le temps. Elle les excite et me met en rage.

Qu'il était doux le temps où les choses se réglaient à coups de poings. C'était simple. On sortait ses armes, on se roulait dans la poussière , y'en avait un qui gagnait et l'autre acceptait la défaite. Pour un temps. Jusqu'à la prochaine fois, où on se reroulait dans la poussière et voilà.
J'aimais bien. Je gagnais la plupart du temps parce qu'à ce jeu là, c'est pas ce qu'on croit. C'est pas le plus fort qui gagne mais le plus dingue. Assurément.

Oui, mais voilà. Dans la vie, c'est pas tout à fait les mêmes règles que dans la cour de récré. Y'a des choses qu'on peut pas faire. .
J'avais pour remplacer mes petits poings serrés d'enfant, une armure forgée avec les mailles du temps.
Je l'avais déposée un instant, protégée, à ce que je croyais pas la force du serment.
C'était idiot. C'était comme poursuivre un rêve. Comme si j'avais voulu rattraper l'insouscience de l'enfance que je n'ai pas beaucoup connue.

Alors, j'ai pas vu le coup venir. Un foutu coup bas, bien au-dessous des lunettes. Un coup de lâche sans noblesse.
Et maintenant, j'encaisse mal. Je cherche un peu d'air, une issue. J'en appelle au temps qui passe. Mais putain que je sens qu'il va passer doucement !

Vue sur fenêtre.
La lune filtre à travers les rideaux tirés du baldaquin. 5 heures du matin.

De l'intérieur:
Je me réveille dans un cauchemar, les dents tellement serrées que j'ai rêvé qu'elles explosaient toutes en même temps. Pas le temps de souffler. Je reviens tout de suite au sujet.
L'épaisseur de la nuit teintée de lune transforme l'obscurité en monstre énorme, sorte de cerbère de mes cauchemars délirants. Faut que je me lève je peux pas faire autrement.

Rez de chaussée.
Canapé. Il est rouge aussi. Ouvert sur la table "l'homme aux cercles bleus" de Fred Vargas. Les chats noirs et le chien blanc qui dorment. Un yahourt et une petite cuillère.

De l'intérieur:
J'ai juste un petit peu faim mais le yahourt c'est bien, c'est régressif. Regresser vers quoi ?Je tape un peu aussi sur cette vieille colère là. C'est pas le moment de chatouiller l'enfance.
Derechef je reprends mon bouquin. Je tombe là-dessus:
"Les adultes-enfants m'ennuient, ce sont des cannibales. Ils ne sont propres qu'à se nourrir de la vitalité des autres. Ils ne se perçoivent pas. Et parce qu'ils ne se perçoivent pas, ils ne peuvent pas vivre et ne sont rien d'autre qu'avides, du regard ou du sang de quelques autres".
Bizarre, de trouver ça dans un polar.
8 heures, le réveil va sonner. Je retourne me glisser dans mon lit, dans les bras de l'homme que j'aime.

Finalement l'art est-il si important ? J'aimerais tellement me convaincre que non, mais j'y arriverai pas, je le sais d'avance.

J'ai envie d'une nouvelle histoire. Et pourquoi pas ?