Un train à prendre
Par Naya, mercredi 3 octobre 2007 à 00:04 :: Incipit :: #186 :: rss
J'ai très longtemps habité près d'un pont SNCF, tout au nord de Paris.
Un pont très noir, qui tremblait au passage des trains de marchandises, un pont que j'aimais.
Comment pouvait-on aimer un tel amas de ferraille, lui trouver un quelconque charme ? Sans aucun doute, je devais être la seule dans ce cas.
Pour la bande de gamins du quartier où nous habitions, c'était la frontière. Au-delà c'était le village voisin, autant dire le bout du monde.
Il fallait bien compter la demie-heure pour aller jusque là. Auparavant, nous devions traverser ce qu'on appelait la plaine. Dans la plaine il y avait, au milieu des champs, une route avec tout ses accessoires qui n'avait jamais servie.
C'était notre territoire. On jouait dans le réseau d'égoût qui n'avait jamais connu que l'eau de la pluie, on lançait des cailloux sur les lampes des lampadaires qui ne s'étaient jamais allumés et on se faisait des cabanes dans les conduites en béton abandonnées là par le chantier.
Il y avait aussi les fleurs des champs qui poussaient dans les caniveaux et qui étaient bien pratiques pour se faire pardonner des mamans quand on rentrait tout déglingué des gadins qu'on se prenait en vélo sur la route à moitié bitumée.
De fois, on allait jusqu'à la frontière. C'était héroïque parce qu'il fallait croiser la vieille pute dans son wagon et les gitans qui campaient presque toute l'année sur le terrain de foot. Mais une fois qu'on les avait passé c'était génial. Planqués dans la forêt, nichés près des piles du pont tout noir, on regardait passer les trains de haut. On pouvait presque les toucher de la main.
Et puis un jour, on a eu une idée géniale. Une idée de grand. Une idée qui donne des couilles même aux filles. On allait jouer avec les trains. Affronter le monstre de fer et toujours gagner à la fin. On s'installait chacun son tour sur la voie, on guettait le monstre et au dernier moment on sautait. Juste avant que la bête ne nous aspire.
C'était bon. On sentait sur notre échine le souffle du dragon, on était trempé de peur mais à chaque fois on gagnait.
On se tordait les chevilles sur les cailloux, on se faisait des gnons en sautant n'importe comment. Mais on était fier. Super fier. Y'a pas grand monde qui pouvait en faire autant. Pas vrai ?
On y passait l'aprem. Chacun son tour ça prenait du temps. On rentrait souvent un peu trop tard. Les voisins se prenaient une rouste parce que le père avait déjà bien picolé à cette heure. Mais c'était pas grave. De toutes façons, le père, c'était tous les soirs qu'il tapait. Moi, j'avais de la chance, je cueillais des fleurs des champs dans le caniveau et ça suffisait. J'avais l'air ravie, je sentais le bon air. Pour ma mère c'est ce qui comptait et elle ne voulait pas savoir le reste.
Bien qu'étant un vrai souvenir en vrai (sauf que je n'avais pas de tendresse particulière pour le pont et que j'habitais au sud de Paris, faut pas déconner avec les précisions historiques hein ? ), donc, cette note fait partie d'un jeu qu'organisent Kozlika et Samantdi. Tous les soirs, pendant quelques jours encore, un texte à écrire et deux heures pour l'écrire. Merci pour cette initiative qui dépoussière les neurones

Commentaires
1. Le mercredi 3 octobre 2007 à 01:09, par Otir
2. Le mercredi 3 octobre 2007 à 02:43, par Oxygène
3. Le mercredi 3 octobre 2007 à 08:38, par meerkat
4. Le mercredi 3 octobre 2007 à 09:39, par Naya
5. Le mercredi 3 octobre 2007 à 13:12, par samantdi
6. Le jeudi 4 octobre 2007 à 00:28, par Naya
7. Le jeudi 4 octobre 2007 à 08:24, par ddc
8. Le jeudi 4 octobre 2007 à 10:11, par Naya
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