Sarcophage
Par Naya, jeudi 4 octobre 2007 à 00:12 :: Incipit :: #187 :: rss
Je comprends ce que les gens disent. C’est pénible, je n’en ai pas l’habitude. Je déteste ça. Les gens parlent, j’entends sans avoir besoin d’écouter et je comprends. C’est infernal. J’ai l’impression de me mêler de ce qui ne me regarde pas. D’ailleurs ça ne m’intéresse pas, je ne veux pas savoir.
Je les entends tous, ils sont des centaines.
Ma tête me fait mal. Qu'ont-ils à tous vouloir parler ensemble ? Je n'ose pas ouvrir les yeux. Que m'est-il arrivé ? Je tente de bouger mon corps que je sens endolori. J'écarte les doigts, c'est froid, je fais glisser mon bras, je sens le sol de pierre.
J'appelle.
- Memnet ! Viens tout de suite ! J'attends mais Memnet, mon serviteur ne me réponds pas. Pourtant, il devrait être comme à l'habitude pas à plus de quelques pas de moi.
- Memnet ! Toujours rien. Je n'aime pas qu'on me désobéisse. Je le punirai.
Et ces voix, tout ces gens qui parlent. Ma colère monte. Mais enfin, que se passe-t-il ? Je vais ouvrir les yeux.
Je suis dans un couloir, les murs sont hauts, ils sont peints de rouge, de vert, de jaune, de bleu et d'or. Petit à petit ma vue s'accomode de l'obscurité,je discerne les motifs. Au centre c'est moi. Je porte le Némès La coiffe ornée du cobra.
C'est un choc, je me relève. Je reconnais l'endroit.
Je suis dans mon tombeau. Je suis Hapsout. Je suis Pharaon. Il me faut sortir de là. Je tente d'avancer mais c'est impossible. Mon corps tout entier refuse de bouger. Je peux bouger les bras, les jambes, la tête, je ressens le froid, j'entends et je vois mais je reste là. Impuissant. J'enrage.
De tous ces gens qui embrouillent ma tête, il doit bien y en avoir un qui a la solution.
Un enfant braille. "Chut" lui dit sa mère. "La cérémonie sera bientôt finie". Et puis j'entends. "le cortège va bientôt arriver" "j'ai soif. Qu'ont-ils à nous faire attendre si longtemps ?" Un homme chuchote à l'oreille d'un autre." Sais-tu qu'il y a une erreur dans la formule magique ? l'ouvrier qui l'a peinte ne savait pas écrire Si jamais Pharaon ne l'a pas apprise par cœur, rien ne pourra l'aider à passer dans l'au-delà."
Mais que disent ces gens ?
Une femme pleure. "Pharaon est mort, Pharaon est mort !"
- Quoi ? Mais Pharaon c'est moi, et je suis là bien vivant ! Où étais-je l'instant d'avant ? Il me faut retrouver la mémoire. Dieux ! Aidez moi ! Un chant s'élève dans ma tête, les voix disparaissent.
Il faut chaud maintenant. Le soleil est haut dans le ciel. Je me souviens.
Immense est le désert. L'armée des Nubiens en face de la mienne est forte et puissante mais nous sommes mieux armés et nul doute qu'avant le coucher du soleil, ils seront tous massacrés. Depuis l'aube la bataille fait rage mais l'ennemi faiblit inéluctablement.
Sur mon char, tous me regardent et j'attends la fin du combat. J'attends d'aller moi-même trancher la tête de mon ennemi. Ils sont braves mes soldats. J'adore ce spectacle.
Mais, il est temps maintenant, Memnet vient me chercher.
- Grand roi, l'ennemi est à terre. Nous avons gagné.
Je m'approche du vaincu. Il git à terre, de son flanc, jaillit son sang comme une toute petite fontaine qui pulse, il me regarde, le soleil l'éblouit. Il tente de soulever son bras pour s'en protéger mais du pied je l'immobilise. Je sors mon poignard et je vais lui trancher la gorge. Un genoux à terre, je me penche vers lui.
A l'oreille je lui murmure. "Prépare toi. Tu vas mourir".
D'une voix à peine audible il me répond: "Soit mais après toi".
De suite après je sens l'air me manquer. Je porte ma main à ma gorge, mon sang coule. Il éclabousse. Memnet se précipite. Je tombe à terre. L'air fait un petit gargouillis quand il rentre dans mes poumons. Ma vue se brouille. Il fait noir. L'instant suivant je suis ici.
Alors c'est que je suis mort ! -Dieux ! Ne me laissez pas seul, sortez moi de ce couloir !
Je flotte.
Sans effort, je passe à travers le mur.
Devant moi se déroule à présent une scène terrible. Les voilà tous assemblés devant mon sarcophage. Toutes mes femmes, tous mes enfants. Mes ministres également.
Le Grand prêtre récite les prières rituelles. Je me fraie un passage parmi eux. Désespérement, je tente de leur parler. Leur dire que je suis là. Plus comme avant mais je les entends, ils doivent certainement m'entendre. Mais rien n'y fait.
La cérémonie prend fin. Ils sortent tous à l'exception du Grand Prêtre et des jeunes prêtresses. Le Chœur des vierges entonne le dernier chant. Elles sont couvertes de cendres et de larmes. Elles poussent des cris de désespoir en s'arrachant les cheveux. Ces cris et ces larmes sont sincères car bientôt pour elles aussi la mort sonnera.
Le Grand Prêtre referme maintenant le Livre et d'une boite d'or sort un poignard. Une par une, il tranche les jeunes gorges puis il s'agenouille une dernière fois et sort. C'est le silence à présent.
Cela m'effraie. La porte se ferme. Inexorablement. J'entends à présent les lourds blocs de pierre sceller l'entrée. J'ai peur. Je veux sortir. Mais rien. Il n'y a rien pour sortir. Il m'est à nouveau impossible de bouger.
J'invoque les dieux.
- Sortez moi de là ! Vous voyez bien que je ne suis pas vraiment mort ! J'ai tout vu !
Dans les dernières lueurs des flambeaux qui se meurent, je discerne une silhouette qui s'avance.
- Anubis !
- Oui, Pharaon. Je suis Anubis. Je viens te chercher pour t'emmener au royaume des morts. Connais-tu la formule ?
- Euh non, c'est-à-dire que je suis encore jeune. Je n'avais pas prévu ça. Je n'ai pas eu le temps de l'apprendre par cœur.
- Ce n'est pas grave. Et d'un grand geste il me montre les murs. Vois, comme tout est inscrit là.
Fébrilement je cherche, je lis plus vite que je n'ai jamais lu. La voilà. Péniblement je déchiffre.
- Par Acrubis, mort pas mort. Accorde moi ta pensée et ouvre moi la forte.
Je vois Anubis lever un sourcil l'air étonné. Puis l'air fataliste, il se retourne et s'en va.
- Je suis désolé. Ce n'est pas la bonne formule. Et il n'y a pas de seconde chance.
- Et alors qu'est-ce que je dois faire ?
- Rien, tu restes là pour l'éternité.
Et la lourde porte du royaume des morts se referme sur les pas d'Anubis.
Je suis seul.
Les dernières lumières s'éteignent en grésillant.
Sur mon tombeau, les jeunes vierges se vident de leurs dernières gouttes de sang.
Et le silence. Rien que le silence.
J'étais Pharaon. Le troisième de la seconde dynastie.
cette note fait partie d'un jeu : le sablier d'automne qu'organisent Kozlika et Samantdi. Tous les soirs, pendant quelques jours encore, un texte à écrire et deux heures pour l'écrire. Merci pour cette initiative qui dépoussière les neurones

Commentaires
1. Le jeudi 4 octobre 2007 à 00:47, par Marie-Aude
2. Le jeudi 4 octobre 2007 à 05:31, par dragon d'eau
3. Le jeudi 4 octobre 2007 à 07:17, par obni
4. Le jeudi 4 octobre 2007 à 08:25, par dieudeschats
5. Le jeudi 4 octobre 2007 à 09:20, par meerkat
6. Le jeudi 4 octobre 2007 à 10:01, par Saperli
7. Le jeudi 4 octobre 2007 à 11:02, par Naya
8. Le jeudi 4 octobre 2007 à 12:36, par meerkat
9. Le jeudi 4 octobre 2007 à 12:56, par Naya
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