Je n'ai plus l'habitude de travailler en entendant des sons humains autour de moi et je crois que je vais péter un câble.
Tous se penchent au dessus de l'épaule du chef qui s'est assis pour lire le carnet de l'archéologue disparu.

Ou je deviens fou ou bien c'est qu'il se passe quelque chose. Je n'en sais rien.

Depuis quelques jours ça se précise. Les animaux sur les parois de la grotte bougent. Ce n'est pas la lumière de la lampe qui les fait vaciller, c'est autre chose. Et puis il y a les bruits. Sous la roche ça grince et ça grogne. Des fois ça me fait peur.

Le texte s'arrête et reprend plus loin.

Neuvième jour de travail. Il n'y a plus aucun doute: quand je travaille près des léopards, j'entends des feulements.

Quinzième jour de travail: Je me suis attelé au relevé des crânes d'ours. C'est un long travail car ils sont nombreux. Je n'arrive pas à regarder en face, le crâne de l'ours géant qui est posé là, au milieu, sur la stèle. C'est comme si son regard me pénétrait.

Vingtième jour: Ce matin j'ai amené une offrande de fruits à l'ours. Ça a eu l'air de lui plaire. C'était comme qui dirait moins oppressant ensuite. Je vais rester assis toute la journée en face de lui. J'attends qu'il me parle, je sais qu'il a quelque chose à me dire, il me le fait comprendre.

Vingt-et-unième jour: Au campement, il y a un livre sur le chamanisme. En entrant en transe, je pourrait peut-être entrer en contact avec lui.

Vingt-deuxième jour: J'ai commencé de bonne heure ce matin. J'ai emporté tout ce qu'il faut. J'ai pris une couverture et quelques vivres au cas-où.
J'ai de quoi m'éclairer. Il est temps. Je dois franchir le pas. Je veux savoir. J'ai disposé autour de moi tout mon matériel. J'ai tracé sur ma peau les dessins rituels et imprimé ma main avec mon sang sur la paroi. La seringue est près de moi. Je m'injecte le produit. Je démarre l'enregistrement.

Enregistrement 1 – 1er octobre 2007 – Il est 14 heures. Je viens de faire mon injection. Je balance mon corps d'avant en arrière pour accélérer l'effet. La tête me tourne. Des lumières apparaissent. Je continue. C'est difficile et je ne sais pas si l'enregistrement tourne encore. Je crois que je suis en train de parler mais je n'en suis pas sûr. Les lumières virevoltent de plus en plus. On dirait un vaisseau spatial. Les léopards apparaissent. Ils foncent vers moi. J'ai peur. Ahhhhhh !

Je reprends conscience. Autour de moi, les léopards sont assis. Ils me parlent et je les comprends.
- Salut à toi l'Initié. Tu es le bienvenu. Nous t'attendions depuis très longtemps. Tu es l'offrande au Dieu ours.
J'espère que ça enregistre.
- Je suis seulement un visiteur de passage. Je veux comprendre, seulement comprendre. Un léopard blanc s'approche.
- Tu es l'offrande. Nous sommes les gardiens. Tu es le chamane, l'ours est ton double. As-tu oublié qui tu étais ?
Je bredouille, je ne sais plus. Au-delà du cercle des félins j'entends des bruits de chevaux, de mammouths, de bisons.
Je veux partir, décamper. J'ai peur à présent. Tout cela semble si réel !
Mais le léopard me retient. Je me saisit d'une pierre et je le frappe. Il me griffe, Je saigne. Je suis certain qu'il a arraché la moitié de ma joue.
De l'intérieur, ma langue ne rencontre plus rien. Je vais crever. Je détale.
Mort de peur, je réussis à leur échapper, je me fraie un chemin parmi tout ces yeux qui me regardent sous la lumière vacillante. Derrière moi, je les entends me suivre. Je cours de plus en plus vite, j'ai des ailes. Je les entends s'arrêter. Je vois la lumière de la sortie. C'est certainement elle qui les empêche d'aller plus loin.

Il n'y a personne. Il est trop tôt. Personne ne répond à mes appels. Je ne sais plus comment ouvrir la porte.
Acculé à la paroi froide, je n'ose lever les yeux.
Il y a le silence puis des pas lourds qui font trembler le sol. Ça se rapproche. Je sens une odeur pestilentielle et le cri de fureur de l'ours qui va avec.
Devant moi il se dresse, immense. Il crie. Il abat son immense patte sur moi. La douleur est fulgurante. Et je vomis sur lui mais il n'en a cure. Je vais mourir. Mon corps est certainement en lambeaux.

Il me traîne à présent, sur son sillage se referme la cohorte des animaux. J'ai encore des yeux pour voir mais pour combien de temps ?
Est-ce que ça enregistre encore ?
Il s'est arrêté. Je reconnais l'endroit. Partout des crânes d'ours. Je ne saurais dire ce qui se passe vraiment, par épisodes je perds conscience. J'entends des chants, des mélopées. J'entends l'ours grogner puis me parler.
- Je suis ton double et tu es à moi. J'ai attendu fort longtemps que tu reviennes mais tu m'as oublié. Il est temps pour toi de prendre ma place.
Il désigne le piédestal où se trouvait hier encore le crâne immense de l'ours qui me fascinait tant. Sous la mince lumière de la lampe que j'ai apportée,je vois l'ours lever la patte. Il va m'arracher la tête. Noooooonnnn !

Incrédules et consternés ils se regardent. Ce sont les mots, c'est la voix de Sylvain. Et il a disparu depuis deux jours. Que faut-il comprendre ? Est-ce que Sylvain est mort ?
C'est alors que le bruit de quelqu'un qui gravit la pente qui mène au campement vient rompre le silence.
Sylvain apparaît et tous le regardent.
- Et bien qu'est-ce qui se passe ?
- Mais, Sylvain ou étais-tu passé ?
- J'étais au village en bas. Rien de plus.
Le chef de la police s'avance en lui tendant le carnet et l'enregistreur.
- Reprenez vos affaires, monsieur, et à l'avenir, évitez de partir sans en informer vos collègues. L'endroit est dangereux.
- Désolé, je ne pensais pas que cela poserait problème. Cela ne se reproduira plus vous pouvez en être certain. Toutes mes excuses. Et Sylvain se retourne en poussant un grognement. Un grognement d'ours.