En grandissant j'ai très vite compris qu'écrire était un bon moyen de se faire des copains et que dans le choix du style la madeleine de Proust c'était pas ma tasse de thé.
Je me rappelle avec délectation la lecture jubilatoire de certains livres qui me donnaient à défaut d'expérience de la vie un regard que je voulais faire mien pour le restant de mes jours et tant pis si je ne vivais pas longtemps.

Evidemment la voie avait été toute tracée par Ivanhoé, Robinson Crusoë, Tom Sawyer et je ne renierai pas le club des cinq tant tous m'apportèrent les scénarios de mes jeux d'enfant.
Mais plus tard il avait fallu que ça se corse un peu. Je pense en souriant à l'écume des jours au programme de quatrième, et à la douce innocence de mon prof de français qui sans le savoir, m'ouvrit la porte à toute l'œuvre érotique de Boris Vian.

Je pense également en souriant, de façon pas du tout attendrie, aux parents de mon Doux qui me firent découvrir Henry Miller, histoire de rire un peu de l'oie blanche qu'ils croyaient que j'étais. Henry Miller devint notre héros et avec lui toute la beat generation.

A 16 ans, ces auteurs là étaient mes maîtres à penser. Je les assortissais des paradis artificiels de Baudelaire, des initiations chamaniques de Carlos Castaneda et des expériences d'Henry Michaux.
Alors, un jour, suite à une énième crise familiale, mon Doux et moi, on a décidé de faire comme Kerouac et de devenir des clochards célestes.
On a fait notre sac à dos et on est parti dans le sud. Le ciel était notre toit, il faisait beau, on était des enfants, on allait forcément vivre des aventures extraordinaires, le monde serait notre terrain de jeu.
Mais le ventre vide c'est dur à vivre et l'humanité est une sale race qui dévore ses petits. Alors, au bout de 3 mois, épuisé, meurtri de partout, il commençait à faire froid, on est rentré.
Je garde de cette expérience une cicatrice profonde qui ne se refermera jamais complètement.
Si c'était à refaire, je ne le referai pas. J'aurais bien d'autres choses à faire. Mais, en fin de compte, si je n'avais pas vécu cela, aurais-je la force de faire ce que je dis maintenant que j'aurais fait ? Rien n'est simple. N'est-ce-pas ?

Quoiqu'il en soit, je peux vous dire que Bukowski et Kerouac sont des escrocs. Ils racontent rien que des histoires et moi je veux faire comme eux.