Il y a longtemps que je ne m'étais pas promenée dans le quartier des Halles.
Frileuse que je suis, quand j'y atterri je reste en sous-sol là où on croise les échoppes à nippes et là où niche mon ravageur de tunes (Hiiiiiiiiii les bouquins !!!). Il faisait un petit vent glacé qui jouait avec nos amygdales et nous faisait tousser mais il faisait beau en cet après midi d'encore-l'hiver. Pour un peu, on se serait cru quelques jours avant le printemps.
Elle était là: la tête. Elle me souriait, couchée sur le sol gris, alanguie comme sur un sofa persan. Elle était cool et parlait presque jamaïcain. Au début, je ne l'ai pas vraiment entendue. Sa voix se mêlait aux cris des enfants et aux discussions des passants puis, petit à petit, son doux murmure limite disharmonique a commencé à s'insinuer.
Elle disait:
- Je suis le bruit du vent et le chant des oiseaux, m'entends-tu ou bien fais-tu la sourde oreille ?
Interloquée, pas encore sinoque, je ne voyais pas pourquoi j'aurais répondu à cette petite voix dans ma tête, mais elle a poursuivi.
- Je suis le bruit décalé, je suis le bruit que tu veux entendre, je suis la voix de tes illusions presque perdues.
J'osais tout de même protester et je décidais de quelques mots pour clore le sujet:
- il y a bien longtemps que je n'ai plus d'illusions.
- Tu crois ça ? Qu'elle m'a répondu.
- Bien sûr. Il suffit de regarder autour de soi. Les humains sont crades dans leur tête.
- Peut-être mais il y a le chant des oiseaux et tu n'es pas la seule à l'entendre. Il y a tant de belles choses dont on peut se réjouir et tant de choses qu'on peut partager. Sais-tu que partager tes bonnes choses, ça peut donner du bonheur ? Sais-tu encore que le bonheur rend meilleur ?
J'ai fini par m'arrêter pour ne pas être impolie. Un peu mal à l'aise, je tripotais au fond de ma poche un vieux crayon de papier. Moi, je l'aime bien mon petit crayon: je peux écrire avec, je peux faire des trous dedans avec mes ongles quand je suis stressée et puis c'est super parce que personne ne me voit quand je fais ça, je peux aussi transpercer le cœur de mon agresseur ou bien l'œil. Des fois je le tâte pour savoir ce qui serait le mieux. Parano urbaine. Je réalisais d'un coup que mon petit crayon serait bien inutile devant une si grosse tête.
- Je sais ça, mais que veux-tu que je partage avec le Groingrognon qui vient de passer ? (moi, je voulais pas lui donner mon petit crayon si c'est ça qu'elle voulait dire. Pas question !) T'as vu sa gueule ? C'est désespéré !
- Ah oui ? Regarde ! Et son gros doigt pointa les quatre moineaux qui, un peu plus loin, prenaient un bain d'eau claire dans la fontaine de marbre blanc.
Mais le le Grognon n'y jeta même pas un regard.
- Admettons que sur ce coup je me suis trompée. Fit-elle. Mais qui dit que le prochain ne sera pas le bon ? Quand on est heureux, on est moins con. C'est la seule chance qui reste à tes copains les humains. Vas-y ! Partage tes petits bonheurs de la journée! Elle soupira, fit silence et comme je n'étais toujours pas partie elle a repris.
- Allez, ouste, dégage et laisse la place au suivant, j'ai encore des sourires à dire.
Un peu piteuse, comme une gamine je suis repartie, énumérant mes petits bonheurs du jour. De la musique de John Butler ou de celle des souliers rouges. Du charme ancien de la galerie Vivienne. De l'arc en ciel des fils à broder et des étoiles des perles de verre ou de nacre. Du sourire de mon amie qu'il y a un bout de temps que nous nous étions vues, du bon miam dont mon ventre se sentait encore tout ravi, du soleil, des oiseaux et d'entendre le souffle du vent en plein Paris.
Et alors je me suis mise à penser à Eux. A leur amour, à leur amitié. Et de tout cela, qu'à bien y penser les larmes m'en venaient aux yeux et que j'aurais presque sauté au cou du premier passant pour lui dire que la vie est belle et tout ça.
D'un coup net, j'ai stoppé. Parce qu'une sale idée venait de m'agresser. Une perfide que j'avais cachée en mettant mon mouchoir dessus. D'un coup elle venait de ressurgir; elle pointait son nez hors de ma poche. Elle venait de tout repeindre en gris, cette salope.
- Hey ! La tête ! Je l'apostrophais tellement fort qu'un instant je crus que tout le monde m'avait entendu. Dis donc, je fais quoi avec les malheurs ? Je les partage avec qui ? Ceux à qui je veux donner du bonheur ? Mais ça va tout foutre en l'air !
Et c'est là qu'elle m'a répondu:
- ça c'est pas mon boulot. Moi, je travaille que sur le bonheur. T'as qu'à mettre ton mouchoir dessus, un point c'est tout. Maintenant casse toi, j'ai du boulot.
Alors, pour de bon, je suis repartie. La vie c'est pas simple.