Je me suis rendue compte il y a peu que j'avais développé à mon corps défendant quand j'étais petite une relation à la douleur qui m'a permis d'oser pas mal de choses dans ma vie.

Et là, je me dis que c'est quand même marrant l'esprit humain. Pensez donc, j'ai profité toute ma vie d'un truc que je n'ai même pas soupçonné et tout ça grâce aux méthodes musclées d'éducation de mémé.
Techniquement c'est en faisant de l'aïkido avec mon père et un ami de la famille (un psychologue chamane moitié sioux et qui a depuis a fait une brillante carrière en Chine dans la finance) que je me suis rendue compte que j'avais certaines aptitudes. Dans l'aïkido, pour ce que j'en sais, il s'agit non pas de foncer sur son adversaire mais de l'accompagner dans son geste et dans sa colère pour mettre cette énergie à son profit et donc retourner l'énergie contre son adversaire. Ça vous fait penser aux Jedi ? Moi aussi. Mouarf. Le jour où j'ai compris ça, c'était bien parce qu'après, j'ai pu me battre plus souvent, ça prenait de moins en moins de temps et ensuite plus du tout parce que les petits morveux de 4ème encore imberbes ne faisaient pas le poids du coup.
Etrangement, je ne m'étais jamais posée la question de mon inaptitude à déguster comme tout à chacun le cocktail peur-douleur. Parce qu'évidemment des fois ça faisait un peu mal, des fois le roulé-boulé sur le bitume ça cognait un peu, surtout le jour où j'ai appris que les trottoirs ils étaient pas en chewing-gum comme dans les Barbapapas mais bien en béton dur.
Il y a quelques temps, quand j'ai commencé à me rencarder sur les mythes et autres légendes asiatiques, j'ai croisé, forcément, les légendes taoistes. J'ai commencé à saisir un petit bout des sages techniques de la maitrise de soi. Et un jour j'ai eu une révélation: Mémé ! C'était à elle que je devais tout ça. A elle et à son Dudley de fils.
Pour ceux qui ont lu Harry Potter, mon oncle lui ressemble un peu. Enfin surtout au niveau du poids et de la sale tronche de rat qu'il a mais aussi à cause de l'idôlatrie maternelle dont il a profité et qui, il faut bien en convenir, lui a très tôt grillé le cerveau.
Mon oncle en terminait avec l'adolescence quand mon grand père est mort. Il est mort bêtement de diabète alors qu'il suivait avec application le nouveau traitement miracle du médecin: 300gr de fromage par jour. L'histoire ne dit pas si le médecin avait des actions chez le pompefunèbrier du coin. Donc, voilà mon Dudley d'oncle intronisé Chef de Famille.
En ce temps là, j'étais toute petiote, je vivais à peu près la moitié du temps chez mes parents et l'autre chez ma grand-mère qui habitait le même village. Et ô malheur, je ne voulais pas manger. Surtout la cuisine de mémé qui était une super bonne cuisinière de trucs dégueu. Mes parents en grand désespoir de me voir si maigrichonne me confièrent donc aux bons soins de mémé et de Dudley. Au menu; des choses bien roboratives et plein d'abats pour me fortifier. Evidemment, j'avais déjà un certain caractère, et je ne savais plus vraiment si mon vrai prénom c'était Naya ou tête de mule ou alors bourrique.
Ils appliquèrent donc la seule technique d"éducation qu'ils connaissaient: les bondieuseries, la culpabilité et si ça ne marchait pas la baston. On en est venu très vite à la baston. Le Dudley, il en venait avec ses grosses pattes d'obèse et son cerveau de psychopathe à cogner très dur. Tellement que sa main elle était plus dure que le mur sur lequel il me jetait. Ensuite, il me recollait devant mon assiette ou la cervelle avait refroidie et la sauce figée de froid. Ce qui évidemment la rendait encore plus impossible à avaler. Mémé avait beau m'immobliser et me tenir la tête, soit ça rentrait pas soit je vomissais tout. C'est là que mémé sortait son arme secrète: la cave à charbon.
Elle m'y descendait, hurlant, crachant et mordant et m'enfermait dans le noir total parmi les gros bouts de charbon qui roulaient sous mes pieds. Aucun bruit dans cette cave. Seulement le bruit des rats. Je me rappelle de peurs à sentir mon cœur s'arrêter. Je sens encore les cris dans mes poumons à en sentir le goût du sang dans ma bouche. Et puis les choses ont changées. Petit à petit la colère s'est insinuée et j'ai arrêté de crier. Il est resté le silence des rats, ma douleur qui me cuisait et la colère. Une colère, immense, si puissante que je l'imaginais prendre forme dans le noir. C'est à ce moment que j'ai commencé à apprivoiser ma douleur, puis à la dominer. Douleur et colère étaient mes compagnes dans mon isolement sensoriel. Et depuis ce temps là, quand je suis en situation de combattre, quand je sens que la douleur monte ou risque de monter je l'accompagne comme une surfeuse de vague et je l'apprivoise, je la calme. Je sais qu'elle disparaitra.
J'ai beaucoup parlé de baston sur ce blog. Bien sûr parce que souvent ça fait marrer les gens mes tournures à la Zazie et mes histoires de garçon manqué comme on disait dans l'ancien temps mais c'est surtout je crois de peur de passer pour une potiche bien soumise. Mais en réalité, la baston s'est arrêtée bien vite. Après l'enfance, l'adolescence voire mes premiers temps d'adultes où mes aptitudes à vouloir tout voir m'ont conduites à me défendre, le reste de ma vie c'est avec la douleur à caractère médical avec qui , comme tout le monde, j'ai eu à me coltiner.
Alors maintenant, quand j'ai mal quelque part, je dis merci à mémé. Et puis j'attends que sa saleté de fils crève, ce qui ne devrait pas tarder aux nouvelles que j'ai pu en avoir.
N'empêche que je n'ai jamais peur de me brûler. Je ne sens jamais plus de quelques minutes les brûlures et rares sont celles que j'ai eues à soigner.
Et pourquoi je vous dis ça aujourd'hui ? Parce qu'aujourd'hui est un grand jour pour moi. Je n'ai plus besoin de prendre le médicament dont j'avais besoin pour vivre depuis 5 ans. Pour l'instant j'ai gagné une manche et peut-être la guerre. Et forcément hein, c'est cool.
Quant à la colère, elle ne me quittera jamais. Et parce que je l'ai apprivoisée, elle m'aide à ne pas avoir peur.